Hélène Gerster

Textes


Jardin d’errance
ilona Schwippel, mai 2011

Comment aller au plus court de A à B ? Et pourquoi ne pas éviter de lier ces deux points ? Est-ce que je veux réellement aller à B, moi qui suis l’alphabet entier ? Je suis le jardin que je parcours et qui me suit sur mon chemin téméraire, mes yeux sont plus rapides que l’ordre naturel des saisons, la quatrième dimension se rend indépendante et porte mes constructions de pensées inextricables dans d’autres sphères, vers un voyage insolite. Les pas d‘Hélène Gerster bien que gais portent un corps curieux. Son regard éveillé conquière un nouvel environnement à travers cette faim insatiable de tâtonnements et de transpositions. Les lieux sont apparemment choisis par hasard, à l’image d’une dent de lion, qui grâce à son parachute, devient le jouet des vents, atterrissant quelque part. Mais la relation à la terre s’impose et devient nécessaire pour l’artiste. Ses promenades de reconnaissance sont documentées de manière cartographique, scellant ainsi son histoire personnelle. A partir de la matière urbaine concrète, elle noue un réseau entre B, L et S, le quotidien devient un dessin déchiffrable d’une fluidité palpable. Précautionneusement posé sur des fines broderies, cette perspective à vol d’oiseau nous dévoile les voies de communication empêtrées et le cours de fleuves majestueux d’une ville. Le lustre des perles guide notre regard comme le doux scintillement du soleil à la surface agitée de l’eau. Les souvenirs intimes se muent en lumière discrète de structures argentées. Cette chronique soigneusement détaillée se transforme en un collier dansant, épouse le corps, se retranchant dans un langage secret de sirènes. Contrairement à la carte, le collier perd tout rapport aux points cardinaux, rudiments d’un but qui perd son importance vis à vis du chemin. Seule la loi de la gravitation accompagne ce réseau routier tentaculaire, dont la position est à chaque fois différente. La surprenante vivacité de la carte, illustrée par un geste spontané, dessine des méandres en filigrane sur le corps et s’éloigne fortement de l’exactitude du plan. Le document est dépourvu de liberté, le collier en jouit pleinement. Des ramifications aériennes nous mènent au jardin d’Hélène, où son vécu personnel et ses souvenirs vivants fleurissent chaque année.


Arpentage et représentation de la ville. Une sismographe du corps
texte écrit en février 2009, par Véronique Mauron pour la revue espacetemps.net.
Véronique Mauron est historienne de l’art, elle a étudié à Paris (Ehess), elle est spécialiste en art contemporain et enseigne à EPFL.


De la tête à la ville et vice versa
Texte écrit par Laura Györik Costas à l’occasion de l’exposition Entre ponts et portes
Halle Nord - art en île, Genève, janvier 2009

Il suffit de franchir la porte de la halle nord - art en île, pour s’engager dans une ballade insolite dans un lieu pourtant familier. Ici commence une déambulation mentale, sans jet d’eau, ni cathédrale, à l’échelle du plan de la ville de Genève, qu’Hélène Gerster pousse jusqu’au degré ultime d’abstraction, dans un jeu jouissif d’association d’images.

De la croix brodée dans un plan imprimé sur un mouchoir, au plan sérigraphié sur papier, la destination de départ et d’arrivée est la même. Le trajet à parcourir entre ces deux points cardinaux identiques comporte des lieux, a priori hors propos, mais qui sont inscrits dans le cheminement mental de l’artiste. Pour comprendre le sens des pièces présentées dans les stations intermédiaires de notre promenade fictive, nous sommes invités à pratiquer la stéganographie (1) , qui nous permet de lire une image à priori invisible derrière une image visible. Au détour d’un mur portant ou d’une fragile paroi en papier, l’artiste s’est livrée au jeu jouissif de la pensée par arborescences, qui consiste ici à associer librement entre eux des plans, des textes, des dessins, des schémas, des photos, et des objets trouvés ou fabriqués. Seul dénominateur commun à l’intérieur de cette panoplie d’éléments aussi surprenants que différents : le « réseau » dans une structure tantôt osseuse ou capillaire, tantôt végétale ou ligneuse, mais aussi ornementale et purement graphique.

La « ville gersterienne », et par abstraction le « réseau gersterien », se compose autant d’objets que de mots, révélateurs de la double pratique de l’artiste : l’amour pour la qualité des matériaux et leur mise en forme, et le goût de l’écriture. Les objets fabriqués reproduisent en trois dimensions les méandres du « réseau », et par associations de la « ville », sous la forme d’une toile, d’un enchevêtrement de fils, de bandes circulaires ou d’une masse globuleuse. L’écriture, présente autant dans les citations d’auteurs qui traitent de la « ville » avec délectation, que dans les extraits des textes de l’artiste, devient ici le point de repère nous guidant dans notre parcours.

À la fin de notre pérégrination mentale et physique dans la halle nord - art en île, cette ville que nous croyions si bien connaître, présentée dans ses dessous et dans ses coutures les plus étranges, nous paraît tout autre… À tel point que l’envie nous prend de vouloir la raconter à notre tour...

Laura Györik Costas
Curatrice indépendante et directrice de la terrasse du Troc (Genève)

(1) Stéganographie : une méthode d’encodage de l’image révélée lors du 11 septembre par le FBI et que certains artistes exploitent dans leur travail. Dans l’installation « Hidden » de Melik Okanian présenté à la première Biennale de Bruxelles en 2008, face à un plan séquence de 50 minutes montrant un coucher de soleil au Texas, un ordinateur nous révèle en temps réel les codes informatiques de cette image à l’intérieur de laquelle a été encodée une autre image, celle-ci laissée invisible.




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